Les pêcheurs d'Islande...

Durant de nombreuses années, la vie du port et d’un grand nombre de familles dunkerquoises et des villages aux alentours, fut rythmée par les évènements liés à la pêche à l’Islande : Le grand départ, les six mois d’absence, les rares nouvelles et le retour tant attendu.
Seules quelques campagnes ont vu revenir la totalité des bateaux. La pire des campagnes eut lieu en 1888 au cours de laquelle 163 disparus en mer, laissèrent 90 veuves et 431 orphelins. La France entière se montra solidaire de ces drames et fit de nombreux dons.
Pêcheurs d'Islande : Les éouses des pêcheurs d'Islande
Nombreuses étaient les épouses qui ne virent par revenir leur époux, les mères qui perdirent un fils, un petit-fils ou un frère. La religion avait alors une place importante pour les familles et les marins. Avant le départ, les armateurs, propriétaires des navires, faisait donner une messe à la petite chapelle où les marins et les leurs, pouvaient se procurer une médaille de « Notre Dame des Dunes » protectrice des marins à l’Islande.
Dans la chapelle, les femmes et les enfants entretenaient tout le temps de la campagne, la lampe des Islandais aux pieds de la Vierge. A Gravelines, les marins qui quittaient le chenal, se signaient devant le Calvaire de Grand-Fort Philippe, en signe de dévotion et en invoquant la protection divine durant ses longs mois en mer.
Pêcheurs d'Islande : La chapelle

Les tous premiers bateaux de pêche en Islande étaient des dogres, des copies de bateaux de pêche hollandais. Très vite, ils furent remplacés par les fameuses goélettes dunkerquoises blanches et noires. Plus rapide, la première goélette à faire la traversée, mit 7 jours au lieu de 12 pour rallier l’Islande. De plus grande contenance, elle pouvait contenir jusque 200 tonneaux.
Pêcheurs d'Islande : les drogues (copies de bateaux de pêche hollandais
Même si elle fut critiquée pour son manque de tenue à la cape, la position dans laquelle le bateau stagne sur l’eau permettant aux marins de pêcher et sa fragilité, elle reste le plus fort symbole de la pêche en Islande.
Les goélettes dunkerquoises faisaient jusqu’à 36 mètres de long pour 6 à 8 mètres de large et embarquaient de 15 à 20 marins. Chaque bateaux portaient un nom, un simple prénom d’homme ou de femme et un numéro, sauf le 13 qui était remplacé par le 12bis, le 13 n’était pas apprécié par les marins qui avaient un grand besoin de chance.
Pêcheurs d'Islande : Goelette dunkerquoise

Il y avait peu de confort à bord des voiliers de pêche, peu de place, pas de lieu consacré à l’hygiène, 1 couchette pour 2 marins, une seule pièce de 6 mètres sur 2 pour loger tout l’équipage en dehors du capitaine, du second et des mousses. Le poêle servait de cuisinière et de chauffage, les conditions de navigation étaient dures et pénibles.
Pêcheurs d'Islandes : dernière goelette à partir
dernière goêlette à partir
Toujours à la recherche de profit, les armateurs s’orientèrent ensuite vers une nouvelle sorte de navires, les Dundees, plus robustes et moins chers à construire.
Alors que les Anglais l’avaient fait depuis longtemps, les armateurs dunkerquois tardèrent trop à prendre le virage de la construction de chalutiers à vapeur, ce qui fut l’une des principales raisons de l’extinction de la pêche dunkerquoise à l’Islande.
Même si la belle époque marque le déclin de la pêche à l’Islande pour Dunkerque, la ville est restée pendant longtemps encore le premier port de pêche à la morue de France. A l’aube de la première guerre mondiale, 23 voiliers prennent le large pour l’Islande. Ils étaient 70 en 1900 et près de 100 en 1880. Cette épopée a fortement marqué la culture dunkerquoise.
Les préparatifs et l’armement des bateaux commençaient plus de deux semaines avant le départ. L’agitation augmentait de jour en jour sur les quais avec un grand nombre d’aller-retour d’attelages chargeant le matériel et les provisions à bord des navires : charbon, eau, 65 fûts de sel stockés dans des tonneaux et destinés aux morues, 30 à 40 fûts de bière, bœuf et le lard salé, qui sera dessalé en le traînant derrière le navire en pleine mer, beurre, biscuits de mer, légumes secs, pommes de terre et fromage de Bergues, le raisin pour la préparation du célèbre podingue, 750 tonneaux dont les vides qui serviront à stocker la morue.
Juste avant le départ, on chargeait les effets des marins ainsi que les dernières provisions de produits frais, du pain, des œufs, des légumes, de la viande.
Le jour du départ, les quais du Bassin du commerce étaient bondés, les familles, les proches, les curieux étaient là. Les derniers moments étaient difficiles et quelques chants permettaient de faire bonne figure lors de l’arrivée des premiers bateaux pilotes, signe du départ.
Les goélettes s’éloignaient du quai, par petits groupes, derrière les bateaux pilotes. Elles passaient l’écluse qui sépare le Bassin du commerce de l’avant-port. Elles longeaient ensuite, l’estacade noire de monde puis, s’éloignaient vers le large.
Les marins faisaient alors leur prière et le capitaine tirait au sort 2 équipes, les bâbordais et les tribordais qui étaient à tour de rôle sur le pont et au repos. Un bâbordais et un tribordais se partageaient une couchette, qu’ils occupaient à tour de rôle durant toute la traversée. Le voyage pour aller en Islande durait entre 7 et 12 jours suivant la météo et la route choisie. Les marins prenaient leurs marques et préparaient leurs lignes. Arrivés au sud de l’Islande, le lieu de reproduction de la morue, la pêche commençait. Le bateau était mis à la cape et les marins s’alignaient le long du bord, sous le vent pour éviter que leur ligne ne passe sous le navire. Ils gardaient toujours la même place et pêchaient quelque soit l’état de la mer.
Lors de la pêche, chacun avait sa tâche. Une fois la morue sortie de l’eau (les morues récalcitrantes étaient récupérées par un terre-neuve embarqué sur chaque navire) le « piqueur » coupe la langue et les ouïes, qui serviront pour le comptage. La morue est ensuite passée au « décolleur » qui lui coupe la tête, le « trancheur » la vide et lui enlève l’arête principale. Il récupère ce qui peut être utilisé par ailleurs, rogue, foie et vessie natatoire. Le « laveur » la nettoie et la laisse s’égoutter. Puis vient le tour du « saleur », c’est lui qui est chargé du « pacquage » des morue en « tonne » dans le sel (une tonne est un petit tonneau). C’est le saleur qui donne toute la noblesse au produit. Là où chez les autres, la morue est stockée en « vrac » dans la cale au milieu du sel, chez les Dunkerquois, elle est plusieurs fois nettoyée et « re-pacquée » dans du sel propre, ce qui lui donne son aspect très blanc si caractéristique. La langue donne les « Kellebetjes », le foie de morue sert à faire la fameuse huile, les joues deviennent les « Kakestecks », les vessies natatoires
« Zwymbuck » servent à faire de la colle ou sont mangées.
Pêcheurs d'Islande : Pêcheuses de crevettes
Pêcheuses de crevettes
La pêche était rythmée par le défilement des mois. En mars et avril, c’est l’époque où la mer d’Islande est la plus dure et où la morue est la plus abondante. C’est à ce moment là qu’il y avait le plus de naufrages. La mauvaise météo entraînait la casse du bateau suivi d’un chavirage ou d’un échouage violent, un paquet de mer retournant le bateau qui coule à pic ou encore une collision avec des icebergs. La température ne dépasse pas les 6° durant toute la campagne. Il n’était pas rare que les marins se blessent durant la pêche, glissade sur le pont, mauvaise mer, pont encombré par le sang et les déchets de poissons, autant de raisons de chutes. Un marin qui se cassait un membre devait attendre souvent plusieurs jours sans soins avant de pouvoir être débarqué en Islande. Les hommes trouvaient souvent du réconfort dans l’alcool au grand dam des armateurs. La consommation à bord était colossale, parfois plus de 40 litres de genièvre par membre d’équipage, ce qui ne fut pas sans être à l’origine de catastrophes. A partir de 1900, la quantité d’alcool à bord a diminué avec l’arrivée du café, du lait en poudre et du thé.
En mai, la morue commençait à migrer et la pêche diminuait. Les navires en profitait pour faire escale dans les rades islandaises où de grandes fêtes permettaient aux marins de se retrouver et au courrier d’être distribué. De fin août à fin juin, l’équipage était divisé en trois en raison de la raréfaction de la morue. Une équipe pêchait pendant que deux autres étaient au repos. Début septembre, c’était le retour qui s’annonçait après un dernier ravitaillement en Islande. Le retour permettait aux navires de croiser la route des morue en migration, c’était l’occasion de pêches fructueuses, les « Drive-fish ». Il arrivait que certains navires, qui avaient connu des pêches désastreuses en Islande, puissent sauver grâce à elles leur campagne. Durant le retour, les marins s’adonnaient à une activité décriée par les armateurs et les capitaines qui trouvaient qu’elle faisait perdre du temps pendant les manœuvres, le séchage du poisson. Le wamm, tiré des ailerons des flétans et le loup étaient mis partout à sécher sur le navire, dans les cordages, les mâts, sur le canot. A chaque pluie ou à chaque manœuvre, il fallait tout mettre à l’abri et réinstaller ensuite.
La première goélette qui arrivait à Dunkerque déclenchait une véritable frénésie. C’était les retrouvailles après 6 mois d’absence, mais aussi l’angoisse qui commençait pour les familles des marins dont on avait pas de nouvelles.
Malgré la rudesse du travail, les marins n’étaient pas très bien rémunérés. Il y eut des campagnes où ils ne prirent pas suffisamment de morues pour rembourser l’avance versée avant le départ, comme en 1910. Pour ces raisons les femmes restées à terre devaient travailler pour nourrir leur famille. Elles étaient verrotières et creusaient le sable à marée basse pour en retirer des verres qui servaient ensuite d’apâts pour la pêche. Elles reprisaient les filets sur le port, allaient à la pêche à la crevette en poussant lourdement leur filets devant elles, ramassaient des coqs pour faire bouillir la marmite. Elles se faisaient engager, comme saisonnières, pour le ramassage des légumes. Pour les mêmes raisons, les fils des pêcheurs embarquaient très jeunes. En 1913, dès 9 ans ils étaient mousses. Ils pêchaient beaucoup moins que les marins et en conséquence étaient payés bien moins.
Pêcheurs d'Islande : Matelote du 20ème siècle
Pêcheurs d'Islande : Pêcheuses de crevettes
Pêcheurs d'Islande : Vérotières
Matelote du 20e siècle
Pêcheuses de crevettes
Vérotières
Dès la fin du 19ème siècle, quasiment tous les départs en campagne sont marqués par des conflits entre armateurs et marins. Chaque année tout est renégocié. Les règles de fonctionnement de la pêche à l’Islande sont particulières et sont fixées par les armateurs. Généralement, le marin perçoit une avance lors du départ puis au retour, il est payé en fonction de la pêche. Ils sont payés soit au last (un last = 12 tonnes de morue, 1 tonne = 1 petit tonneau de 140 kilos environ) dans ce cas le salaire est identique pour tous les hommes de l’équipage en dehors du capitaine. Soit plus rarement, ils sont rémunérés à la queue, c'est-à-dire en fonction du nombre de morues pêchées par chacun, ce qui défavorise les marins les moins actifs.
Chaque année, suivant les résultats de l’année précédente, les conflits étaient plus ou moins durs avant l’embarquement. Ainsi en 1911, la pêche fut excellente et les marins bien payés, l’année suivante il n’y eut pas de conflit à l’embarquement. Mais dans le cas contraire, les marins pouvaient menacer de ne pas embarquer s’ils n’obtenaient pas satisfaction. Les armateurs quant à eux, laissaient pourrir la situation en essayant de décourager les marins.
En raison de ces conditions difficiles, à partir de 1900 l’explosion industrielle et le développement de la marine marchande ont été des pôles attrayants pour les pêcheurs dunkerquois. Attirés par des salaires moins aléatoires et des conditions de travail plus confortables, ils se sont retirés de la pêche à l’Islande. Les armateurs qui avaient fait fortune pendant la belle époque de la pêche à l’Islande, quant à eux, ont réinvesti leur capital dans les activités industrielles florissantes.
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